Société

Et si on reprenait le pouvoir par les communes ? La proposition radicale de Murray Bookchin pour sortir de l’impasse démocratique

Vous aussi, vous avez cette impression tenace que votre bulletin de vote ne sert plus à grand-chose ? Que les décisions se prennent ailleurs, loin, très loin de votre quotidien et de votre rue ? À quelques jours des élections municipales, un philosophe américain méconnu en France, Murray Bookchin, pourrait bien nous offrir une clé pour sortir de cette crise de la représentation. Son idée ? Reconstruire la démocratie de A à Z, en partant des communes et en instaurant de véritables assemblées populaires. Du Rojava, au Kurdistan syrien, à Barcelone, certains l’ont déjà fait. Alors, et chez nous ?

La démocratie représentative en panne : et si le problème était plus profond qu’une simple “crise de confiance” ?

On entend partout que les Français ne font plus confiance aux politiques, que l’abstention explose, que les gilets jaunes ont révélé une fracture immense entre les élites et le peuple. Et on nous propose des rustines : un peu plus de participatif, un peu plus de délibératif, un référendum par-ci, une consultation par-là.

Murray Bookchin (1921-2006), lui, balance un pavé dans la mare. Selon ce théoricien libertaire, on ne peut pas réparer le système représentatif. Il est structurellement pourri. Pourquoi ? Parce qu’il confisque le pouvoir des citoyens au profit d’une poignée de professionnels de la politique, enfermés dans les logiques de l’État-nation et de la bureaucratie. Pour Bookchin, la vraie démocratie, ce n’est pas de voter tous les cinq ans pour des gens qui feront le contraire de ce qu’ils ont promis. La vraie démocratie, c’est le pouvoir direct du peuple sur les décisions qui le concernent.

Le “communalisme” : un régime où le peuple décide vraiment de tout

Alors, concrètement, ça ressemble à quoi, son projet ? Bookchin l’appelle le “communalisme”. Et c’est radical.

Imaginez un paysage politique complètement différent. Fini les partis, fini les députés professionnels, fini les sénateurs inamovibles. À la place : des communes autonomes, souveraines sur leur territoire. Dans chaque commune, toutes les personnes majeures se réunissent régulièrement en assemblées populaires. Là, on débat, on discute, et on vote les lois directement. Pas de représentants pour décider à votre place.

“Mais alors, comment on gère les trucs qui dépassent la commune, comme les hôpitaux ou les autoroutes ?”, me direz-vous. Bonne question. Là intervient la confédération. Les communes se regroupent en confédérations régionales, puis nationales. Mais attention : les délégués envoyés à ces échelons supérieurs ne sont pas des décideurs. Ce sont de simples administrateurs, chargés d’exécuter les décisions prises par les assemblées de base. Le pouvoir, lui, reste fermement à la base. Les citoyens restent souverains sur tout ce qui les concerne, y compris quand il s’agit de questions qui montent à l’échelle nationale.

Pour Bookchin, le pouvoir ne disparaît pas. Soit il est entre les mains d’une élite (l’État), soit il est entre les mains du peuple (la démocratie directe). Il n’y a pas de juste milieu.

Le Rojava et Barcelone : quand l’utopie devient réalité

Ce n’est pas de la science-fiction. Des gens l’ont fait. L’exemple le plus abouti, c’est celui du Rojava, au Kurdistan syrien. En 2012, en pleine guerre civile, les partisans du leader kurde Abdullah Öcalan (qui s’était directement inspiré des écrits de Bookchin) ont instauré un système de “confédéralisme démocratique”.

Concrètement, la base, ce sont des communes de voisinage de 100 à 150 familles. Tout le monde participe à l’assemblée. On y discute de la vie quotidienne, des problèmes, des projets. L’assemblée élit à parité huit représentants : deux coprésidents (toujours un homme et une femme) et six personnes pour des commissions thématiques. Ces élus siègent ensuite au conseil de quartier, et ainsi de suite, jusqu’aux échelons supérieurs. À chaque niveau, les conseils de femmes coexistent avec les assemblées mixtes, garantissant une place centrale à la lutte contre le patriarcat.

Moins abouti, mais intéressant : Barcelona en Comu. En 2015, ce mouvement municipaliste a gagné les élections à Barcelone. Ils ont appliqué une partie de la stratégie de Bookchin : des assemblées de quartier pour élaborer le programme, et une coordination entre villes pour défier les politiques de l’État central sur l’accueil des migrants. Mais ils n’ont pas instauré la démocratie directe d’assemblée, restant dans un cadre représentatif classique.

Une stratégie pour changer le système : le “double pouvoir”

Comment passer d’une république représentative à une confédération de communes autogouvernées ? Bookchin propose une stratégie en deux temps, qu’il appelle le “municipalisme libertaire” et le “double pouvoir”.

L’idée est de créer, en parallèle des institutions officielles, un réseau d’assemblées populaires qui gagnent progressivement en légitimité. Concrètement, ça peut passer par la présentation de candidats aux élections municipales. Si vous gagnez, vous utilisez la mairie pour mettre en place des assemblées de citoyens qui prennent les vraies décisions à votre place. Si vous perdez, vous constituez quand même des assemblées citoyennes qui prennent des décisions symboliques et montrent qu’elles sont le vrai pouvoir populaire.

L’objectif est d’arriver à une situation de “double pouvoir” : d’un côté, l’État officiel qui s’affaiblit, de l’autre, la confédération d’assemblées populaires qui gagne en soutien et en capacité d’agir. Jusqu’à ce que la bascule se fasse.

En France, des expériences embryonnaires ont eu lieu. En 2019, l’Assemblée des assemblées des gilets jaunes, organisée en contrepoint du Grand débat national, s’inspirait directement de Bookchin. Dans la Meuse, à Commercy, un groupe de gilets jaunes a tenté de monter une assemblée populaire pour les municipales de 2020. Ils ont échoué à quatre voix près. Mais dans le tout petit village de Ménil-La-Horgne, le maire a carrément instauré la démocratie directe : les projets et les décisions sont débattus et votés par l’assemblée des habitants.

Pourquoi ça devrait nous intéresser maintenant ?

Parce qu’on touche le fond. Parce que le sentiment de dépossession n’a jamais été aussi fort. Parce que les crises écologique et sociale exigent des réponses rapides et justes, que l’État centralisé et les lobbies nous empêchent de prendre.

Bookchin nous dit : la solution, elle est dans nos mains, dans nos rues, dans nos villages. Il ne s’agit pas d’attendre qu’un homme ou une femme providentielle vienne nous sauver. Il s’agit de reprendre le pouvoir localement, de le construire patiemment, assemblée après assemblée. Et de faire tache d’huile.

Alors, à la veille des municipales, posez-vous la question : votre candidat, quel est son rapport au pouvoir ? Est-ce qu’il veut juste gérer la pénurie et appliquer les directives d’en haut ? Ou est-ce qu’il est prêt à expérimenter, à partager le pouvoir, à écouter vraiment, à laisser les citoyens décider ? Peut-être que l’avenir de la démocratie se joue à une toute petite échelle. La nôtre.

Pour aller plus loin :

  • L’article source : SAUVÊTRE, Pierre. « Reconstruire la démocratie par les communes : le projet radical de Murray Bookchin ». The Conversation, 1er mars 2026.
  • Pour découvrir Bookchin directement : BOOKCHIN, Murray. Qu’est-ce que le communalisme ? (Éditions Ecosociété, 2021). Une introduction accessible à sa pensée politique.
  • La synthèse de référence : BIEHL, Janet. Le Municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale de Murray Bookchin (Éditions Atelier de création libertaire, 2015). Un ouvrage clair et complet, traduit en français.
  • Une analyse contemporaine : SAUVÊTRE, Pierre. Murray Bookchin ou l’objectif communocène. Écologie sociale et libération planétaire (Éditions de l’Atelier, 2024). Par l’auteur de l’article, pour approfondir le lien entre écologie et démocratie radicale.
  • Sur l’expérience du Rojava : KNAPP, Michael, FLACH, Anja, AYBOĞA, Ercan. Révolution en Rojava : autogestion, féminisme et démocratie confédérale (Éditions du Sextant, 2018). Une plongée concrète dans l’application du confédéralisme démocratique.
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Angry Mum, maman active, maman geek et toujours à l'écoute d'Internet... Elle adore les vacances mais pas toujours les vacances scolaires ! Blogueuse depuis 2013. S'abonner à Angry Mum sur Google News

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