Chaque 14 février, c’est le même défilé. Les roses à 40€ le bouquet, les menus “spécial amoureux” à 80€ la tête, les pubs Intermarché qui font pleurer dans les chaumières. L’amour packagé, cellophanné, livrable en 24h avec option chocolats assortis.
Et pendant ce temps, environ un tiers des foyers français sont des personnes vivant seules. Des millions de gens que la Saint-Valentin, et au fond notre société toute entière, traitent comme des adultes incomplets en attente de validation matrimoniale.
Alors cette année, on va parler d’eux. Grâce à un historien qui a eu la bonne idée de leur consacrer quinze ans de recherche.
Romain Huret, né en 1972, est historien des États-Unis et président de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales depuis novembre 2022. Ce n’est pas un sociologue des tendances ni un chroniqueur du dimanche. C’est un chercheur sérieux, spécialiste des inégalités américaines, qui a publié aux éditions Harvard University Press et La Découverte.
Il écrit également des documentaires pour Arte et France TV, et des podcasts sur l’histoire de la démocratie aux États-Unis pour France Inter. Bref, quelqu’un qui sait de quoi il parle et qui sait l’expliquer.
Son dernier livre s’appelle Les Oubliés de la Saint-Valentin. Et il arrive pile au bon moment.
Romain Huret est entré dans cette histoire par un mouvement de contestation de la pénalité fiscale imposée aux célibataires, qui surgit dans les années 1960. En étudiant une pétition massive envoyée aux élus du Congrès américain, il a été frappé par les récits de vie qui parlaient de discrimination professionnelle et de ras-le-bol vis-à-vis des préjugés sur les célibataires.
Il a tiré ce fil. Pendant quinze ans. Et ce qu’il a trouvé au bout est à la fois fascinant historiquement et parfaitement d’actualité.
Son enquête nous fait découvrir les trajectoires intimes et romanesques d’Américains et d’Américaines ayant vécu aux marges du modèle familial traditionnel. Dans une société qui juge le célibat comme une déviance pathologique, ces “vieilles filles” et “vieux garçons” ont été moqués, relégués et discriminés.
Des paysans, des soldats, des poètes, des intellectuels. Des gens ordinaires et extraordinaires, tous renvoyés à la marge parce qu’ils n’avaient pas de conjoint.
Le livre de Huret révèle quelque chose d’essentiel : les célibataires se sont vu attribuer une place au service des autres, de leurs parents, de la société, du capitalisme, les normes de genre assignant plus spécifiquement les femmes aux tâches de soins et les hommes aux travaux les plus physiques.
Autrement dit : on a utilisé les célibataires comme main-d’œuvre corvéable, comme aidants familiaux non rémunérés, comme chair à canon économique. Et en échange ? On les a moqués, stigmatisés, sous-payés.
Les célibataires ont souvent été orientés vers certaines carrières particulières : pour les femmes, le soin des autres et les professions intellectuelles comme l’enseignement ; pour les hommes, les emplois précaires et manuels.
La “vieille fille” institutrice qui s’occupe des gamins des autres. Le “vieux garçon” mineur ou bûcheron qui se tue à la tâche dans des industries incompatibles avec la vie de famille. Des figures que l’on voit encore aujourd’hui, sous d’autres costumes.
Voilà le point qui me fait sortir de mes gonds. Huret le dit clairement dans son interview à The Conversation : à chaque fois que la défense de la famille revient au premier plan dans le débat politique, on stigmatise les célibataires.
Ce n’est pas un hasard. C’est mécanique. Chaque fois qu’un gouvernement veut faire du “retour aux valeurs familiales” son cheval de bataille — et on en connaît quelques-uns en ce moment, des deux côtés de l’Atlantique — les célibataires servent de repoussoir. L’anormal, le suspect, le raté qui n’a pas su s’intégrer dans le modèle.
Les célibataires sont les principales victimes des vulnérabilités économiques et sociales en raison de la primauté accordée aux familles traditionnelles. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique. Un choix qui, à chaque génération, se renouvelle discrètement.
Ne croyez pas que tout ça, c’est une histoire américaine. En France aussi, être célibataire coûte. Fiscalement d’abord : une personne seule avec un salaire moyen paie proportionnellement beaucoup plus d’impôts qu’un couple avec des parts fiscales. Elle ne bénéficie pas du quotient familial, ne partage pas les charges fixes du logement, et supporte seule les aléas de la vie. Un accident, une maladie, une perte d’emploi : sans filet conjugal, la chute est plus rude et plus rapide.
Socialement ensuite. Combien de célibataires de 40 ans se sont entendu dire, aux repas de famille, “c’est bizarre que tu ne te sois pas encore casé(e)” ? Combien ont senti ce regard légèrement apitoyé, ce sous-entendu que quelque chose cloche chez eux ? Penser que ces clichés ont fait leur temps serait une erreur : aujourd’hui encore, les “oubliés de la Saint-Valentin” sont considérés comme des “citoyens de seconde zone” au choix de vie étrange, voire suspect, alors qu’ils occupent une fonction sociale et économique majeure.
Huret ne s’arrête pas à l’histoire. Il fait le lien avec le présent, et c’est là que ça devient vraiment inquiétant. Trump, aujourd’hui, se nourrit du célibat masculin, là où se développent des mouvements Incels qui se voient comme des victimes de femmes refusant leur rôle matrimonial. C’est quelque chose de très neuf — les célibataires ruraux de Bourdieu n’accusaient pas les femmes de ne pas vouloir se marier. Il n’y avait pas d’hostilité à l’égard des femmes alimentée par un dirigeant politique.
Voilà où mène la stigmatisation des célibataires quand on ne la prend pas au sérieux. Des hommes seuls, économiquement relégués, socialement méprisés, trouvent dans la misogynie organisée une explication à leur situation. Et des politiques populistes récoltent ces votes avec enthousiasme.
Huret a été étonné de constater, au moment des gilets jaunes, qu’on trouvait sur les ronds-points beaucoup de célibataires dans des configurations assez semblables à celles décrites dans son livre. La relégation économique et sociale des célibataires n’est pas qu’une question de cœur solitaire. C’est une bombe à retardement politique.
Le célibat n’est pas une pathologie. Ce n’est pas un échec. Ce n’est pas une déviance. C’est simplement une façon de vivre, choisie ou subie, qui concerne une part croissante de la population — et qui mérite d’être traitée avec la même dignité que n’importe quelle autre.
Il ne s’agit pas de promouvoir le célibat, mais simplement de bien réfléchir au fait qu’il peut y avoir des inégalités fondées sur le statut matrimonial. La réflexion sur la place des familles atypiques est essentielle si on ne veut pas nourrir une machine à inégalités.
Ce que Romain Huret nous dit avec ce livre, c’est que l’histoire des célibataires est l’histoire des inégalités. Elle révèle, comme sous un microscope, les mécanismes par lesquels une société décide qui compte et qui ne compte pas.
Le mot de la fin
Alors cette Saint-Valentin, entre deux cœurs en chocolat et une bougie parfumée, prenez deux minutes pour penser aux 10 millions de personnes seules en France. Pas pour les plaindre — la plupart n’ont que faire de votre pitié. Mais pour vous demander comment notre société les traite. Fiscalement, socialement, politiquement.
Et lisez Romain Huret. Parce qu’un historien qui consacre quinze ans à ceux que tout le monde ignore, ça mérite qu’on lui rende la pareille.
Source
“Les Oubliés de la Saint-Valentin — Des vies à l’ombre du mariage”, Romain Huret, éditions La Découverte, 2026.
https://theconversation.com/a-chaque-fois-que-la-defense-de-la-famille-revient-au-premier-plan-on-stigmatise-les-celibataires-romain-huret-et-les-oublies-de-la-saint-valentin-275406
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