
Vous vous souvenez du discours ? Bien sûr que vous vous en souvenez. Ça fait trois ans qu’on nous le sert à toutes les sauces, dans tous les médias, dans toutes les conférences TED auxquelles personne n’assiste vraiment mais que tout le monde cite.
L’IA va révolutionner le travail. L’IA va supprimer les tâches répétitives. L’IA va vous libérer du temps pour faire des choses qui ont du sens. L’IA va permettre la semaine de quatre jours. L’IA va vous rendre heureux, épanoui, bronzé et reposé.
C’était beau. C’était séduisant. C’était du pipeau industriel.
La réalité selon Harvard Business Review
Une étude vient d’être publiée dans la Harvard Business Review. Pas dans un blog militant, pas dans un fanzine anticapitaliste. Dans LA revue de référence du management mondial, celle que lisent les DRH et les PDG qui nous vendent justement cette révolution de l’IA au quotidien.
Des chercheurs de l’Université de Californie à Berkeley ont suivi pendant huit mois une entreprise tech d’une deux-centaine d’employés. Et ce qu’ils ont trouvé n’est pas une révolution de la productivité. C’est que l’IA intensifie le travail au lieu de le réduire.
Les employés travaillaient à un rythme plus soutenu, prenaient en charge un périmètre de tâches plus large, et étendaient leur travail sur davantage d’heures dans la journée, souvent sans qu’on le leur demande.
Personne n’avait ordonné quoi que ce soit. Pas de pression hiérarchique, pas de nouveaux objectifs imposés. Les salariés se sont juste mis à faire plus parce que les outils rendaient “faire plus” possible, accessible, et même — c’est le mot qui tue — intrinsèquement gratifiant.
La to-do list s’est allongée pour remplir chaque heure libérée par l’IA. Puis elle a continué à s’allonger.
Comme le dit un ingénieur interrogé par les chercheurs : “Tu t’étais dit que si tu étais plus productif grâce à l’IA, tu gagnerais du temps et tu travaillerais moins. Mais en réalité, tu ne travailles pas moins. Tu travailles autant, voire plus.”
Le workload creep, ou comment se noyer à petit feu
Les chercheurs ont un nom pour ce phénomène : le workload creep. Le glissement silencieux de la charge de travail. Et il fonctionne selon un mécanisme aussi simple que pervers.
Un cycle auto-renforçant où l’IA accélère certaines tâches, ce qui fait monter les attentes en matière de rapidité ; cette rapidité accrue rend les travailleurs plus dépendants de l’IA ; cette dépendance élargit le périmètre de ce que les travailleurs tentent d’accomplir ; et ce périmètre plus large augmente encore la quantité et la densité du travail.
Rincez. Répétez. Burnout.
Les chercheurs notent que plusieurs participants ont indiqué que, même s’ils se sentaient plus productifs, ils ne se sentaient pas moins occupés, et dans certains cas se sentaient plus occupés qu’avant.
Ce n’est pas anecdotique. Une enquête DHR Global portant sur 1 500 cadres a révélé que 83 % d’entre eux souffrent de burnout, avec des surcharges de travail et des horaires excessifs comme principaux facteurs.
Le pire : les gens le font à eux-mêmes. Volontairement.
Voilà ce qui est vraiment glaçant dans cette étude. L’entreprise étudiée n’avait pas rendu l’usage de l’IA obligatoire. L’adoption était volontaire. Et pourtant les employés ont augmenté à la fois le volume de travail qu’ils pouvaient accomplir et la variété des tâches qu’ils pouvaient gérer, sans qu’on le leur demande.
Les salariés se sont mis à travailler pendant leurs pauses, la nuit, tôt le matin, avec moins de pauses naturelles dans leur journée. La ligne entre travail et non-travail s’est brouillée, certains employés décrivant leur temps libre comme moins ressourçant qu’avant.
Le boulot a envahi les déjeuners, les soirées, les week-ends. Pas sous la contrainte. Par grignotage progressif, presque imperceptible.
Résultat : “pour les travailleurs, l’effet cumulatif est la fatigue, le burnout, et le sentiment croissant qu’il est de plus en plus difficile de décrocher du travail, d’autant plus que les attentes organisationnelles en matière de vitesse et de réactivité augmentent.”
Et pendant ce temps, dans les startups IA, on recrute pour 72 heures par semaine
Ça, c’est le chef-d’œuvre. Le détail qui dit tout.
Dans la Silicon Valley, une culture du travail baptisée “996” — de 9h à 21h, six jours sur sept, soit 72 heures hebdomadaires — est en train de devenir la norme dans le monde compétitif des startups IA. Un modèle né en Chine, où il a d’ailleurs été déclaré illégal en 2021 après des décès liés à la surcharge de travail.
Le PDG de Greptile, une startup IA de San Francisco, a publié sur X qu’il voulait que son équipe travaille de 9h à 23h au moins cinq jours par semaine, et souvent le week-end. “Nous ne croyons pas à l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle”, a déclaré le CEO de Cognition à son équipe.
Et si 72 heures vous semble insuffisant, sachez que les meilleurs chercheurs en IA enchaînent des semaines de 100 heures, plaisantant avec le concept de “0-0-2” — minuit à minuit avec deux heures de pause le week-end.
La semaine de quatre jours, vous disiez ?
La loi de Parkinson appliquée à l’IA
Il y a un principe économique vieux de 70 ans qui s’appelle la loi de Parkinson : “Le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement.” En clair, si vous avez une heure pour faire quelque chose, vous prendrez une heure. Si vous en avez trois, vous en prendrez trois.
L’IA ne fait que confirmer, avec éclat, cette loi immuable. Elle vous libère deux heures ? Parfait. Votre employeur — ou votre propre ambition — y mettra aussitôt quatre nouvelles tâches.
Et il y a pire encore. L’IA a conduit des travailleurs à s’attribuer des tâches pour lesquelles ils n’étaient pas réellement qualifiés, produisant un travail médiocre que leurs collègues devaient ensuite corriger. Le fameux workslop — contraction de “work” et “slop”, soit les déchets de travail produits à la chaîne par des gens qui vibe-codent ou génèrent du contenu sans vraiment maîtriser le sujet.
Résultat : certains bossent plus pour produire moins bien, pendant que d’autres bossent encore plus pour corriger ce moins bien.
Ce que ça dit de notre rapport au travail
Ce qui me frappe dans cette étude, c’est la question qu’elle ne pose pas mais qui saute aux yeux : pourquoi les salariés se sont-ils mis à faire plus sans qu’on le leur demande ?
Les chercheurs observent que lorsque chaque employé voyait les autres accomplir davantage grâce à la technologie, cela créait une pression implicite qui pesait sur eux mentalement. La peur d’être le moins productif. La peur de paraître dispensable. La peur de l’IA — pas de l’IA qui vous burnoutise, mais de celle qui pourrait prendre votre place si vous n’en faites pas assez.
On a construit des générations entières sur l’idée que la valeur d’un être humain se mesure à sa productivité. L’IA ne change pas cette équation. Elle l’amplifie. Elle vous donne les outils pour produire plus — et immédiatement vous place dans l’obligation morale de le faire.
Bosse et tais-toi, version 2.0.
Alors, on fait quoi ?
Les chercheurs de Berkeley proposent, avec un optimisme qu’on leur envie, que les entreprises développent des “codes de pratique IA”. Des pauses intentionnelles. Des normes sur l’usage des outils. Selon eux, “sans intentionnalité, la tendance naturelle du travail assisté par IA n’est pas la contraction mais l’intensification, avec des implications pour le burnout, la qualité des décisions et la durabilité à long terme.”
C’est bien joli. Mais qui va imposer ces pauses ? L’employeur qui se frotte les mains parce que son équipe abat le boulot de deux équipes pour le prix d’une ? Le salarié qui a intériorisé depuis l’enfance que s’arrêter, c’est perdre ?
La vraie question n’est pas technique. Elle est politique. Elle est sociale. Elle est syndicale.
La réduction du temps de travail ne tombera pas toute seule du ciel parce qu’une IA est suffisamment efficace. Elle n’est jamais tombée toute seule. Les 35 heures, les congés payés, la retraite : tout ça s’est arraché. Rien ne s’est offert.
Le mot de la fin
La tech nous a vendu l’IA comme un outil de libération. C’est en train de devenir, pour beaucoup, un outil de servitude volontaire et souriante. On bosse plus. On dort moins. On déjeune devant l’écran. Et on se sent tellement productif.
La semaine de quatre jours existe. Elle fonctionne, là où elle a été testée. Mais elle nécessite une décision collective, un rapport de force, une volonté politique. Pas un algorithme.
En attendant, si votre boss vous propose un abonnement ChatGPT “pour vous faciliter la vie”, vous savez maintenant ce que ça veut dire.
Ça veut dire : préparez-vous à en faire le double.
Source : “AI Doesn’t Reduce Work—It Intensifies It”, Harvard Business Review, février 2026. Aruna Ranganathan & Xingqi Maggie Ye, UC Berkeley Haas School of Business.