
Il y a des images qui ne demandent aucun commentaire. Vendredi 2 octobre, place de l’hôtel de ville du Havre, environ 500 jeunes — lycéens et lycéennes — se sont retrouvés pour poursuivre leur mobilisation, soutenus par des syndicalistes de Siemens Gamesa, de TotalEnergies, de Sidel, des Ehpad, des enseignants et des représentants de la FCPE. Au mégaphone, des élèves racontent leur journée de la veille, entachée de débordements. Et autour d’eux, en file, se tiennent des adultes : des parents, des travailleurs de la ville, venus former une chaîne humaine pour protéger ces adolescents de la violence policière. Des travailleurs du Havre en chaîne pour défendre les lycéens : l’image a fait le tour des réseaux, et Révolution Permanente y a vu « un exemple pour tout le mouvement ».
Une chaîne humaine. Un cordon. Pas pour bloquer, pas pour casser : pour protéger. J’ai regardé cette image longtemps, et je me suis dit : voilà. Voilà exactement le rôle des parents aujourd’hui.
Être parent en 2026 : tenir la main, puis tenir la ligne
On nous raconte que la parentalité, c’est le contrôle du temps d’écran, la gestion des devoirs, la veille sur TikTok. Très bien. Mais lorsque nos enfants descendent dans la rue — pas pour s’amuser, pas pour casser, mais pour demander des professeurs, des lycées qui ne tombent pas en ruine, des emplois du temps tenables — notre rôle ne s’arrête pas à la porte du domicile. Il prend son sens dans la rue, à leurs côtés.
Nous, les parents d’aujourd’hui, avons connu des luttes difficiles. Nous avons manifesté contre le CPE, contre la loi Fillon, contre les retraites. Nous avons connu les charges, les lacrymos, les matraques. Nous savons ce qu’est une manifestation qui vire au chaos, et nous savons surtout une chose que nos enfants ignorent encore : la violence policière ne prévient pas. Elle ne se contente pas de répondre. Elle frappe d’abord, et vise parfois les plus fragiles. Un lycéen éborgné à Tours, des coups dénoncés à Montrouge, Reims, Nancy, Aulnay-sous-Bois, un adolescent blessé à la bouche lors d’une intervention policière à Saint-Ouen-l’Aumône — l’IGPN a même été saisie. Ce ne sont pas des cas isolés de « casseurs » qui prennent des coups : ce sont des gamins de 15, 16, 17 ans, dans la foule, qui prennent ce que la foule reçoit.
Alors quand des parents du Havre forment un cordon autour des manifestants, ils ne font pas de la politique. Ils font leur métier : protéger leurs enfants. La différence, c’est qu’ils le font debout, en public, au risque de recevoir ce qu’ils veulent épargner à leurs ados.
Aux parents qui doutent : venez voir
Je m’adresse maintenant à celles et ceux qui, légitimement, s’inquiètent. Vous avez vu les images des feux de poubelles, des trottinettes brûlées, des interpellations. Vous vous demandez si votre enfant n’est pas en train de se faire manipuler. Vous craignez les excès, et vous avez raison de les craindre : la tension a encore monté vendredi, les vidéos filmant de spoliciers violents se multiplient : matraque, étranglement, insultes…
Alors voici ma proposition, toute simple : ne jugez pas sur les extraits. Venez voir de vos yeux. Venez à la prochaine mobilisation. Pas pour manifester, pas pour scander : venez vous placer sur le trottoir, là où se tiennent les parents du Havre. Vous verrez ce que j’ai vu : des adolescentes au mégaphone qui parlent de leur emploi du temps, de leurs options supprimées, de leurs vœux Parcoursup sacrifiés. Des jeunes qui s’organisent en assemblées générales improvisées près d’un collège. Des adolescents qui, dans une manif, sont infiniment plus disciplinés que bien des cortèges d’adultes. Et vous verrez aussi, à côté d’eux, ce que la télé ne montre pas : des syndicalistes de Siemens Gamesa venus soutenir des gamins qui n’ont pas l’âge d’entrer dans leur usine, des enseignants qui font le cordon à Saint-Denis aussi, face aux charges, pour protéger leurs élèves.
Venez, et vérifiez la seule chose qui compte : pas de provocation de leur part, pas de manipulation par un parti politique. Viginum, l’organisme d’État chargé de détecter les ingérences, l’a confirmé : aucune amplification artificielle, aucun acteur étranger derrière la viralité de ce mouvement. Ce mouvement est bien de chez nous : il est né dans un lycée de Créteil parce qu’il manquait des profs, il a grandi sur TikTok et Snapchat parce que c’est là que vit cette génération. Le gouvernement peut bien charger La France insoumise à l’occasion, la gauche peut bien s’y rallier : les lycéens ne demandent l’autorisation à personne, et ce ne sont pas des partis qui ont fait les blocus — ce sont des adolescents à qui on a promis des cours et qui ont constaté qu’il n’y en avait pas.
Un seul danger, et il ne vient pas d’eux
Reprenons la liste des dangers, honnêtement. Les provocations ? Une infime minorité, condamnée par l’USL elle-même, qui a déclaré : « on a soutenu les mobilisations, on condamne les violences » . La casse gratuite ? Elle existe, elle est marginale, elle n’efface pas des semaines de blocus pacifiques dans des centaines d’établissements — et personne ne défend les incendies de poubelles. La manipulation par des partis ? Aucune preuve, démentie par les faits et par Viginum.
Reste un danger, lui, documenté, filmé, chiffré : la violence de la police face à des mineurs, et un gouvernement qui répond à des revendications matérielles par l’arrêté d’interdiction de manifester. Le ministre de l’Intérieur a qualifié la situation de « violences urbaines », les préfets ont interdit les manifestations autour des lycées fermés, 440 interpellations en une journée. Un ministre de l’Éducation nationale lance un appel aux parents : « aidez-nous à les protéger » . Ah oui ? Et protéger contre quoi, monsieur le ministre ? Contre les lacrymos de vos collègues de la Place Beauvau ? C’est exactement ce que font les parents du Havre — et je ne suis pas sûure que ce soit le sens de votre appel.
Quand un État répond à des lycéens qui demandent des moyens par la matraque et l’interdiction de manifester, il ne rétablit pas l’ordre : il fabrique la colère suivante.
Tous les symptômes d’une situation pré-révolutionnaire
Je vais employer une expression que les politistes utilisent avec des pincettes, mais qu’il faut avoir le courage de nommer. Une jeunesse mobilisée dans des centaines d’établissements ; un monde du travail qui rejoint les cortèges et sort du parcours officiel pour soutenir des blocus — 300 travailleurs l’avaient déjà fait au Havre ; des secteurs entiers de la fonction publique en grève le même jour que la mobilisation lycéenne ; des enseignants qui font chaîne face aux forces de l’ordre ; un gouvernement qui répond par l’interdiction de manifester et un vocabulaire de « violences urbaines » ; une opposition politique qui s’aligne sur la jeunesse plutôt que l’inverse. Je ne dis pas que la révolution est pour demain — je ne suis pas une boule de cristal, je suis une maman. Je dis que tous les symptômes d’une situation pré-révolutionnaire sont réunis, comme avant 1789, comme avant 1848, comme en 1936, comme en 1968 : une institution qui ne répond plus aux besoins fondamentaux, et une société qui se soulève pour les faire reconnaître.
L’histoire de France est une longue série de situations pré-révolutionnaires résolues à temps — quand le pouvoir écoute — et de révolutions quand il refuse de le faire. En 1968, de Gaulle a négocié. En 1986, le projet Devaquet a été retiré. En 2006, le CPE a été abandonné. À chaque fois, le rapport de forces a évité le pire. La leçon des parents du Havre, c’est précisément ça : construire ce rapport de forces, pacifiquement, en étant là.
Le manifeste d’Angry Mum pour les parents
Alors je vous le dis, mesdames et messieurs les parents, comme si nous étions autour d’une table :
- Soyons avec eux, physiquement. Un cordon de parents, de grands-parents, d’oncles et de tantes autour des manifestations lycéennes, c’est une protection plus efficace que n’importe quel arrêté préfectoral. Une charge de CRS hésite devant un rang de quadragénaires avec des gilets de la FCPE. L’exemple vient du Havre et de Saint-Denis : répliquons-le partout.
- Refusons la requalification. Des lycéens qui demandent des cours, ce ne sont pas des « violences urbaines ». Des travailleurs en chaîne, ce n’est pas de la « manipulation ». Des mots, en politique, sont des armes : ne laissons pas le gouvernement choisir les nôtres.
- Soutenons les revendications, pas seulement les enfants. Être avec nos enfants, c’est réclamer avec eux les moyens, les postes, les locaux réparés. La protection sans la revendication n’est que du nounours.
- Restons non-violents, exigeamment. Notre force, c’est notre dignité. Aucun cordon de parents ne protège une casse ; tout cordon de parents protège une manif. La désobéissance civile a toujours gagné par la discipline.
- Préparons la suite. Une génération qui se mobilise à 16 ans sera une génération qui votera, s’engagera, se présentera. Ce que nous protégeons dans la rue aujourd’hui, c’est la démocratie de demain — une démocratie dont les adultes de ce pays n’ont pas su se montrer dignes.
Les parents du Havre ont montré le chemin : on peut être fier d’être parent, non pas en enfermant ses enfants pour les protéger, mais en marchant à côté d’eux. Nous avons connu les luttes, les charges, les violences policières — nous savons. Protégeons nos lycéens et lycéennes en étant avec eux, debout, visibles, innombrables.
Angry Mum, elle, prend son gilet, son thermos, et sa place dans le prochain cordon. Qui vient ?
Maman, mais pas mouton.