Je continue ma série commencée avec le mouvement lycéen. Et cette fois, je m’attaque au mot qui tourne en boucle sur toutes les chaînes depuis les manifestations du 17 octobre : « casseurs ». Un mot qu’on nous balance comme une évidence. Un mot-tue-l’info : le soir, au JT, il n’y a plus de manifestants, plus de salariés en colère contre la vie chère, plus rien. Juste des « casseurs ».
Sauf que ce mot cache une histoire. Et cette histoire, elle dit surtout quelque chose sur nous, les adultes, les « gens biens », ceux qui regardent les vitrines sans jamais avoir besoin de les briser.
Un mot de 1832 né dans la presse… pour disqualifier les républicains
Premier choc : le mot « casseur » n’est pas né hier sur Twitter. Il apparaît dès l’automne 1832 dans la presse, sous la plume de journaux comme Le Figaro, pour décrire les républicains : le « casseur de vitres », le « gamin » dont « la seule croyance politique, morale, religieuse et littéraire » serait « le tapage, l’émeute ».
Comprenez bien : dès 1832, la figure du « casseur » n’est pas une description, c’est une arme. Elle sert à dire : ceux qui contestent ne pensent pas, ils cassent. Le républicain n’est pas un citoyen avec des idées, c’est une « muse du charivari et du tohu-bohu », un « Paganini du chaudron ». Deux siècles plus tard, la méthode n’a pas changé d’un iota.
En 1970, on va même plus loin : une loi « anticasseurs » rend les organisateurs de manifestations juridiquement responsables de toute violence commise. Une loi pensée pour juguler le phénomène « gauchiste », abrogée en 1982.
Un mot-tue-l’politique
Les sociologues sont formels : l’étiquette « casseur » sert à disqualifier, à « tuer politiquement » ceux qu’elle désigne. Elle enlève toute signification politique à leurs actes, elle les présente comme des « personnes sans réelle idéologie » qui assouviraient des « pulsions destructrices ». C’est exactement ce qu’on fait aujourd’hui : dès qu’on colle l’étiquette, plus besoin d’écouter. L’étiquette pense à notre place.
Pendant ce temps, la réalité est moins manichéenne. Car sous ce mot flou vivent des réalités différentes — des groupes autonomes très organisés et politisés, mais aussi des lycéens, des étudiants non organisés, des chômeurs, des curieux. Le masque noir, lui-même, n’est pas qu’un signe de menace : c’est aussi une protection contre les grenades lacrymogènes et les tirs de flashball qui provoquent des « lésions irréversibles ».
En 2006, lors du mouvement contre le CPE, des jeunes avaient d’ailleurs répondu avec une banderole devenue célèbre : « Nous sommes tous des casseurs » — histoire de s’emparer d’un mot qu’on leur collait à la figure.
Le 17 octobre : « aller se servir », ou la vitrine qui fait mal
Parlons-en, du 17 octobre 2026. Ce qui frappe, selon le sociologue Paolo Stuppia, ce n’est pas l’existence des pillages — il y en a eu dans tous les mouvements sociaux — c’est leur ampleur. Et là, il dit des choses qui m’ont fait penser très fort à autre chose (j’y viens).
D’abord : les cibles ne sont pas choisies au hasard. Magasins de luxe, assurances, banques, multinationales — « symboles du capitalisme ». En 1970 déjà, des militants maoïstes cassaient l’épicerie Fauchon place de la Madeleine pour redistribuer les marchandises dans les bidonvilles. Il y a même eu, le 17 octobre, des scènes de nourriture redistribuée à des sans-abri. Mais à côté de ça, il y a eu des petits commerces pillés, des jouets, des jeux vidéo — et là, difficile de parler de révolution. On est face à des gens venus « se servir », sans qu’on puisse dire si c’est du défoulement ou de la revendication, mais c’est de toute façon le cri d’une jeunesse exclue de la consommation voire de la survie. Deux réalités que le même mot « casseur » mélange soigneusement.
Le sociologue rappelle aussi que cette figure du jeune qui pille dans les manifestations s’inscrit dans la continuité des « émeutes de cité » des quartiers populaires, et que les mots « casseurs » et « racaille » — ressortis en force en 2005 — font partie d’un même vocabulaire de disqualification d’une « jeunesse dangereuse ».
Los Angeles, 1992 : quand on a bien voulu regarder, on a compris
Maintenant, le parallèle qui me trottait dans la tête depuis le début. Mettez de côté Paris 2026 un instant. Souvenez-vous de Los Angeles, avril 1992. Le verdict qui acquitte les policiers qui ont tabassé Rodney King. Six jours d’émeutes. 53 à 63 morts selon les décomptes, plus de 2 300 blessés, 11 000 arrestations, près d’un milliard de dollars de dégâts.
Les images, on les connaît toutes par cœur : les magasins pillés, les caddies remplis d’appareils hi-fi, les jeunes qui « se servent » pendant que la ville brûle. À l’époque, les mêmes mots qu’aujourd’hui : des « casseurs », des opportunistes, une populace irrationnelle.
Et puis les chercheurs ont travaillé. Mike Davis, le grand historien de Los Angeles, a montré que derrière le verdict Rodney King, il y avait des années de dislocation économique : désindustrialisation, licenciements, disparité croissante entre quartiers pauvres et quartiers dorés, créant « un sentiment généralisé de frustration et d’impuissance » chez les habitants des centres-villes appauvris. Et le comité spécial du Congrès californien, dans son rapport, a listé les causes profondes : pauvreté, ségrégation, absence de perspectives d’emploi, violences policières… et jusqu’aux « services à la consommation inégaux » — oui, l’accès inégal à la consommation figurait noir sur blanc parmi les causes de l’émeute.
Les sociologues appellent ça la frustration relative : ce n’est pas la misère absolue qui fait descendre dans la rue, c’est le décalage entre ce qu’on nous dit de désirer et ce qu’on peut réellement avoir. Et là, on touche ce qui me glace, en tant que maman : notre société de consommation a littéralement pour business model d’entretenir chez chacun l’idée que ses désirs sont illimités et satisfaisables par un acte d’achat — pendant qu’elle organise soigneusement l’impossibilité pour une partie de la jeunesse d’y accéder.
Autrement dit : on vend le rêve à tout le monde, on distribue les moyens de l’acheter à quelques-uns, et on s’étonne que les rayons se vident tout seuls le jour où tout explose. En 1992 à Los Angeles, comme en 2026 dans nos centres-villes : les vitrines qu’on casse, ce sont les vitrines d’un rêve constamment promis et constamment inatteignable. « Se servir », c’est littéralement se servir de ce qu’on nous a fait désirer toute notre vie sans jamais nous laisser y toucher. C’est un geste désespéré, individuel, sans projet politique — et c’est précisément pour ça qu’il nous interroge tous.
Et pendant ce temps, la réponse s’est militarisée
Dernier point, et pas des moindres : pendant que le mot « casseur » fait son travail de disqualification, la doctrine du maintien de l’ordre français s’est durcie depuis vingt ans. Les chercheurs décrivent une « militarisation du maintien de l’ordre » : une doctrine qui valorise l’affrontement, l’usage massif des armes « intermédiaires » — LBD, grenades —, le kettling, l’interpellation dans les cortèges. Des unités françaises « bien plus militarisées et offensives » que dans la plupart des pays européens. Le 5 octobre, un lycéen de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade à Lens, un autre l’oeil, etc. Combien de mutilations jugées normales au 20H00. Personne ne se révolte de cet état de fait. On continue de regarder les médias et penser à notre voiture, notre pavillon… En fait, on a créé un climat de peur, nous avons peur de nos enfants ! Nous ne sommes plus capables de voir où est la vie, ce qui est vital.
Le droit de manifester est un droit fondamental, et les sociologues s’inquiètent : cette logique d’exception, cette doctrine de la confrontation permanente, ça s’appelle quoi, quand le dialogue est mort ? « Une dérive autoritaire » — c’est la question que posent des chercheurs en titre d’article. Je vous laisse y répondre en maman, comme moi.
Mon constat de maman en colère (et lucide)
Je vais être très claire, parce qu’on ne me fera pas dire ce que je n’ai pas dit : expliquer n’est pas excuser. Piller le magasin de jouets du coin, brûler la voiture du voisin — qui est souvent aussi pauvre que soi — c’est stupide, injustifiable, et ça réjouit ceux qui attendaient exactement ces images pour vider les mobilisations de leur sens. Mais d’aucune manière je pourrais confondre jeunesse et casseur, manifestants et casseurs…
Mais en tant que mère, je refuse aussi le récit confortable du « casseur » pervers tombé de nulle part qui nous dispenserait de tout comprendre. De 1832 à Los Angeles 1992 jusqu’à ce 17 octobre, ce mot a toujours eu la même fonction : fermer le débat avant qu’il s’ouvre. « Casseur » désigne une technique, pas un profil, pas une histoire, pas une colère — les sociologues le répètent, c’est une désignation « très floue et facilement instrumentalisée ».
Nos enfants, eux, grandissent avec cette double injonction : consomme, désire, performe, choisisssez votre projet de vie à 14 ans sur Parcoursup… et tais-toi quand les chiffres de la précarité te tombent dessus. Un jour ou l’autre, la vitrine craque. À Los Angeles, la commission d’enquête l’avait admis noir sur blanc après 63 morts : c’est l’apartheid social — pauvreté, ségrégation, discriminations, absence d’avenir — qui a mis le feu, pas la « racaille ». Nous, en France, on en est où ? On préfère quelle réponse : la commission d’enquête sociale, ou toujours plus de grenades sur des ados ?
Les riches profitent du monde, les pauvres le regardent en vitrine. Tant qu’on ne dira pas ça aussi fort que les autres vérités, le mot « casseur » continuera de cacher le reste.
Et vous ? Le mot « casseurs », il vous inspire quoi, à vous ? Dites-moi en commentaire si vous aussi, ces images du 17 octobre vous ont rappelé les images de 1992.
Sources et pour aller plus loin :
- The Conversation — Aux origines du terme « casseurs »
- The Conversation — Quel est le vrai visage des casseurs ?
- The Conversation — Manifestations du 17 octobre : pourquoi parler de « casseurs » ne suffit pas à expliquer l’ampleur des pillages et débordements (Paolo Stuppia) — repris par Mediacités
- The Conversation — La militarisation du maintien de l’ordre en France : vers une dérive autoritaire ?
- France 24 — Racisme, violences policières, inégalités… Il y a 30 ans, les émeutes de Los Angeles
publié le 22 octobre 2026